Le sens des chiffres sur YouTube

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Hello world ! Dirtybiology.com est sous-utilisé, alors même qu’il pourrait être utilisé à bon escient : regrouper les flux venants des différents réseaux sociaux, et offrir des réflexions « à chaud » qui ne rentreraient pas dans le cadre des vidéos ou de chapitres de livre.

Un blog quoi.

Une idée qui me trotte en ce moment dans la tête est notre incapacité à appréhender correctement les chiffres qui ne sont pas dans notre échelle du quotidien, et en particulier ceux que l’on fréquente régulièrement sur YouTube (nombre de vues, nombre d’abonnés).

Par « chiffres qui ne sont pas du quotidien », j’entends ceux qui dépassent la centaine, et ceux inférieurs au centième (en gros, je n’ai pas de fourchette plus précise).

À l’intérieur de cet intervalle [0.01 – 100], les chiffres sont « ressentis » autant qu’ils sont « intellectualisés ». On peut humainement compter jusqu’à 100, à condition d’y passer le temps, et on peut visualiser ce que représente une centaine d’unités. Une centaine de voiture, c’est un embouteillage, une centaine de fruits c’est un étalage de marché.

Au delà, tout devient beaucoup moins palpable et abstrait. Le millier, c’est « beaucoup » mais combien exactement ? On ne se le représente pas automatiquement, et lorsque l’on se force à le faire, on est très imprécis dans cette tâche. Sur YouTube, nous sommes régulièrement confrontés à des nombres massifs qui s’étalent du millier (succès modeste) au million (énorme succès), et il faut avouer que même si intellectuellement on comprend que les deux sont très différents, on ne le « percute » pas bien.

À titre d’anecdote, j’ai récemment pu voir ce que représentait « en vrai » 100 000 personnes lors d’un concert des Rolling Stones.

Ça fait ça :

 

Pour une autre représentation, voici un discours d’Obama devant 100 000 personnes :

 

Et j’ai réalisé que ma chaîne était suivie par 2x ce monde là.

Pire, même en ayant l’image sous les yeux j’ai quand même du mal à me représenter le nombre. Les photos ci-dessus n’aident pas vraiment, en réalité : les personnes du premier plan sont certes bien visibles mais le fond n’est qu’un tapis de pixels informe. Je réalise que c’est « beaucoup » mais je ne réalise toujours pas « combien ».

En réalité notre cerveau est limité pour appréhender ces énormes nombres. L’explication est clairement à rechercher dans le fait que compter au delà de la centaine n’a jamais été une pression de sélection au cours de notre histoire évolutive, et le résultat est ce que l’on appelle l’effet Weber–Fechner : nous percevons notre environnement (sons, douleur, chiffres) de façon logarithmique, et non pas linéaire.

Pour utiliser la métaphore de Xochipilli, nous voyons le monde comme au pied d’une échelle : les premiers barreaux sont bien délimités et nous pouvons les compter, mais plus nous regardons vers le bout de l’échelle, plus les barreaux deviennent une masse fondue où les différences d’unités ne résonnent plus avec une compréhension intuitive. On saisit très bien la différence entre 10 et 100, mais celle entre 1000 et 1090 est beaucoup plus difficile à se figurer, alors même que l’écart entre chaque paire est le même : 90.

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Une conséquence rigolote est que dans le petit monde de YouTube, où les chiffres sont rarement en dessous du millier, cela mène à des perceptions étranges sur ce qu’est un échec et une réussite. Beaucoup de vidéastes que je connais estiment qu’avoir « seulement » 10000 abonnés est un peu vexant, mais seraient dans le même temps très flatté d’avoir une audience de 500 personnes à une conférence.

L’origine du phénomène est peut être à chercher dans le fait que les nombres de YouTube se situent dans la masse des nombres abstraits tout au bout de l’échelle et que notre incapacité à les percuter intuitivement nous force à les appréhender de façon intellectuelle… et à comparer ces quantités à celles qu’ont les autres vidéastes pour voir si c’est « beaucoup » ou pas, et pour savoir si on devrait en être satisfait ou pas.

Enfin… c’est juste une idée !